Archives mensuelles : mai 2014

Interview : Gilles de Revel | Professeur des Universités à l’Institut des Sciences de la Vigne et du Vin

Gilles de Revel, February 8, 2014Article et photo par Eléonore de Bonneval

Professeur des Universités à l’Institut des Sciences de la Vigne et du Vin, Université de Bordeaux, ce passionné d’olfaction revient sur son parcours.

Pourquoi s’intéresser aux odeurs ?

Le premier thème sur lequel on m’a demandé de me pencher en DEA d’oenologie c’était l’odeur beurrée des vins, le diacétyle. C’est une molécule qui existe dans le vin et dans les eaux de vie, que les asiatiques n’aiment pas beaucoup. A la suite de ma thèse, je suis parti à Porto. Là j’ai très vite travaillé sur le vin de Porto; sur les odeurs, et les arômes qui apparaissant au cours du vieillissement du vin.

Peut-on mesurer l’apprentissage en oenologie ? 

On a toujours fait de la dégustation mais pas d’évaluation sensorielle. Avec Gilles Sicard, nous avons montré que l’on pouvait mesurer les faiblesses des individus et que l’entraînement perceptif faisait augmenter la sensibilité. Chacun a des capacités olfactives : si on s’entraîne, on est capable d’apprendre.

Comment s’exprime-t’on ?

En tant que novices, on est tous capable de sentir – sauf les anosmiques – mais la difficulté c’est de s’exprimer. L’apprentissage ça sert aussi à s’exprimer, à baisser la gêne, la peur de dire une chose par rapport à une autre. Il faut dédramatiser la dégustation.

Avez-vous déjà été confronté à des anosmiques ?

Il existe des anosmies spécifiques à des molécules extraordinaires. Par exemple, 40% de la population est anosmique à la violette. On a aussi des anosmies au goût de bouchon – c’est une belle anosmie pour certaines personnes. Mais imaginez un sommelier anosmique au goût de bouchon : c’est très possible.

Avez-vous déjà souffert de troubles olfactifs ?

Si ce n’est des rhinites, nez bouchés rien. J’ai un souvenir mémorable d’un cours avec mes étudiants où je n’ai rien senti pendant une heure et demie. J’ai plus fait parler les étudiants que je n’ai parlé moi-même. Les molécules, je les connais par coeur mais c’est très désagréable, très très désagréable. 

Avez-vous déjà imaginé un monde sans odeurs ?

Je l’évalue à un monde sans vue. Pour moi, c’est vraiment de l’aveuglement, c’est une restriction énorme – totale sur le monde extérieur.

Interview dans le cadre de l’exposition : Anosmie, vivre sans odorat au CHU de Bordeaux du 10 avril au 18 juillet 2014

37 ans sans sentir…

June BlytheArticle et photo par Eléonore de Bonneval

 

June a souffert d’une rhinosinusite chronique. Elle ne pouvait pas sentir, goûter ni respirer correctement. Elle a dû entrainer son cerveau, mais tout était très fade. Elle sentait que les gens ignoraient tout de l’impact que l’anosmie avait sur sa vie.

Elle apprit à faire semblant : c’était tellement plus facile. Elle avait l’impression “de vivre sous vide” à longueur de temps. En Juin 2012, June a enfin trouvé le soutien médical qu’elle cherchait. Elle a subi une opération de la cavité nasale.

Il aura fallu 37 ans à June pour sentir à nouveau.

Interview dans le cadre de l’exposition : Anosmie, vivre sans odorat au CHU de Bordeaux du 10 avril au 18 juillet 2014

Interview: Ludovic Le Taillandier de Gabory | Professeur des Universités, ORL CHU de Bordeaux

Ludovic Le Taillandier de Gabory, February 6, 2014Article et photo par Eléonore de Bonneval

Professeur des Universités, praticien hospitalier au CHU de Bordeaux, il est le responsable du département de rhinologie, de chirurgie des sinus, de la base du crâne et de l’esthétique de la face. Il nous parle de l’importance du sens olfactif et de l’impact de l’anosmie.

Pourquoi l’odorat est-il si important selon vous ?

Si l’odorat n’a plus d’importance, la cuisine française n’a plus d’intérêt. Quand on perd l’odorat on perd le goût. Il ne reste plus que les saveurs alimentaires : sucré, salé, amer, et acide. Que l’on mange du foie gras ou des pâtes, c’est le même goût : salé ! On perd aussi les systèmes d’alarmes. On ne sent plus la fuite de gaz, ni l’odeur de brûlé. Nous pourrions mettre des détecteurs me diriez-vous. Mais ça ne s’arrête pas là. L’individu n’est plus capable de détecter un aliment avarié. L’exemple classique est la boite de pâté périmée avec une formation microbienne contre-indiquant sa consommation ; ce n’est pas la vue ni l’ouïe mais l’odorat qui alerte.

Quel rôle joue l’odorat dans notre vie sociale ?

Notre culture est en partie basée sur la convivialité autour d’un repas. On aime partager ses idées autour d’une bonne table. Il y a donc toujours une note hédoniste, du plaisir, que cela soit dans la vie privée ou professionnelle. Si vous êtes invité, que tout le monde a du plaisir sauf vous, vous êtes obligé de jouer la comédie. Cela peut conduire à des troubles sévères : à l’isolement parfois à la dépression.

Quelles sont les raisons pour lesquelles vos patients souffriraient de déficiences olfactives ?

Elles sont nombreuses et variées. Le tabac est un des premiers facteurs perturbateurs. L’odorat est un sens qui se détériore avec l’âge. On peut être aussi anosmique de naissance par manque d’une partie des voies de conductions de l’information olfactive. Mais il y a surtout les infections virales, les traumatismes crâniens, certains médicaments, certains toxiques, les maladies inflammatoires comme la rhinite allergique ou la polypose naso- sinusienne (PNS). Les troubles de l’olfaction peuvent être aussi le mode de révélation d’une tumeur endocrânienne ou des fosses nasales. Ils peuvent être un des signes précurseurs de maladies neurodégénératives. Parfois il n’y a pas de cause retrouvée et l’enquête peut s’avérer complexe.

Quelle est la fréquence des troubles de l’olfaction dans la population générale ?

La fréquence des troubles de l’odorat est encore aujourd’hui source de débat. Cependant, il semble que la plupart des chercheurs et des cliniciens s’accordent sur les chiffres suivant dans la population générale : 5% d’anosmiques (absence totale du sens olfactif), 15 % d’hyposmiques (diminution de l’odorat), 2% de parosmiques (odeur perçue mais mal identifiée) et moins de 1% de phantosmiques (perception d’une odeur qui n’existe pas).

Pourquoi vous intéressez-vous au nez ?

Le nez est un organe particulièrement complexe et il reste encore beaucoup à faire. On lui demande beaucoup de choses car c’est un organe de la vie de relation avec notre environnement. C’est direct et permanent. Il est le garant de notre respiration de repos. Il assure notre défense grâce à des fonctions immunitaires préparées. Il permet la perception des odeurs et la flaveur des aliments. Il s’interpose dans les relations humaines lorsqu’il est disgracieux en accrochant le regard : c’est son rôle social. La perte de ses fonctions altère la qualité de vie voire la met en danger. Quand le nez fonctionne normalement, on ne s’en rend pas compte, c’est comme quand le cœur bat. Pourtant, c’est un organe qui doit avoir des mécanismes d’adaptation très importants aux variations extérieures et assurer ses fonctions en toutes circonstances.

Peut-on soigner l’anosmie ?

Tout dépend des raisons qui conduisent à l’anosmie. Certaines pertes sont réversibles, partiellement ou totalement, d’autres non. C’est important de bien identifier la cause et d’en connaitre parfaitement l’histoire naturelle afin d’aiguiller les patients au mieux dans leur traitement et leur vécu.

Interview dans le cadre de l’exposition : Anosmie, vivre sans odorat au CHU de Bordeaux du 10 avril au 18 juillet 2014

L’odorat au quotidien

Herr-E.de.Bonneval 

Photo par Eléonore de Bonneval

 

Ce site est dédié au sens olfactif, à ce sens invisible et muet responsable d’un cinquième de notre capacité sensorielle.

Des témoignages de personnes victime d’anosmie sont aussi relayées afin de mieux appréhender le rôle joué par le sens olfactif dans notre quotidien.

L’anosmie est à l’odorat ce que la cécité est à la vue, ou la surdité à l’ouie.  Les anosmiques congénitaux sont nés atteints d’anosmie et incapables de détecter les odeurs de toutes sortes tout au long de leur vie. L’anosmie peut également survenir chez les fumeurs, à la suite d’un  grave traumatisme crânien ou de maladies inflammatoires du nez et des sinus, d’une polypose nasale ou tout simplement ne jamais guérir d’un virus de la grippe ou d’une rhinite. Elle peut aussi être l’un des prémices de maladies neuro-dégénératives comme les maladies de Parkinson et d’Alzheimer.

Perdre le sens de l’odorat équivaut à perdre l’essentiel des saveurs alimentaires de la vie quotidienne. Le goût se résume exclusivement en sucré, salé, amer, acide et umami*. 

Par ailleurs, l’odorat joue un rôle important dans les interactions sociales et sa perte peut avoir d’importantes conséquences psychologiques et physiologiques. Bien que des recherches sur l’anosmie soient en cours, peu sont sensibles au réel impact de l’anosmie sur le quotidien des victimes de cette maladie.

*Umami est un terme japonais désignant l’une des cinq saveurs fondamentales pouvant être identifiées par le goût.

Interview dans le cadre de l’exposition : Anosmie, vivre sans odorat au CHU de Bordeaux du 10 avril au 18 juillet 2014