Interview: Ludovic Le Taillandier de Gabory | Professeur des Universités, ORL CHU de Bordeaux

Ludovic Le Taillandier de Gabory, February 6, 2014Article et photo par Eléonore de Bonneval

Professeur des Universités, praticien hospitalier au CHU de Bordeaux, il est le responsable du département de rhinologie, de chirurgie des sinus, de la base du crâne et de l’esthétique de la face. Il nous parle de l’importance du sens olfactif et de l’impact de l’anosmie.

Pourquoi l’odorat est-il si important selon vous ?

Si l’odorat n’a plus d’importance, la cuisine française n’a plus d’intérêt. Quand on perd l’odorat on perd le goût. Il ne reste plus que les saveurs alimentaires : sucré, salé, amer, et acide. Que l’on mange du foie gras ou des pâtes, c’est le même goût : salé ! On perd aussi les systèmes d’alarmes. On ne sent plus la fuite de gaz, ni l’odeur de brûlé. Nous pourrions mettre des détecteurs me diriez-vous. Mais ça ne s’arrête pas là. L’individu n’est plus capable de détecter un aliment avarié. L’exemple classique est la boite de pâté périmée avec une formation microbienne contre-indiquant sa consommation ; ce n’est pas la vue ni l’ouïe mais l’odorat qui alerte.

Quel rôle joue l’odorat dans notre vie sociale ?

Notre culture est en partie basée sur la convivialité autour d’un repas. On aime partager ses idées autour d’une bonne table. Il y a donc toujours une note hédoniste, du plaisir, que cela soit dans la vie privée ou professionnelle. Si vous êtes invité, que tout le monde a du plaisir sauf vous, vous êtes obligé de jouer la comédie. Cela peut conduire à des troubles sévères : à l’isolement parfois à la dépression.

Quelles sont les raisons pour lesquelles vos patients souffriraient de déficiences olfactives ?

Elles sont nombreuses et variées. Le tabac est un des premiers facteurs perturbateurs. L’odorat est un sens qui se détériore avec l’âge. On peut être aussi anosmique de naissance par manque d’une partie des voies de conductions de l’information olfactive. Mais il y a surtout les infections virales, les traumatismes crâniens, certains médicaments, certains toxiques, les maladies inflammatoires comme la rhinite allergique ou la polypose naso- sinusienne (PNS). Les troubles de l’olfaction peuvent être aussi le mode de révélation d’une tumeur endocrânienne ou des fosses nasales. Ils peuvent être un des signes précurseurs de maladies neurodégénératives. Parfois il n’y a pas de cause retrouvée et l’enquête peut s’avérer complexe.

Quelle est la fréquence des troubles de l’olfaction dans la population générale ?

La fréquence des troubles de l’odorat est encore aujourd’hui source de débat. Cependant, il semble que la plupart des chercheurs et des cliniciens s’accordent sur les chiffres suivant dans la population générale : 5% d’anosmiques (absence totale du sens olfactif), 15 % d’hyposmiques (diminution de l’odorat), 2% de parosmiques (odeur perçue mais mal identifiée) et moins de 1% de phantosmiques (perception d’une odeur qui n’existe pas).

Pourquoi vous intéressez-vous au nez ?

Le nez est un organe particulièrement complexe et il reste encore beaucoup à faire. On lui demande beaucoup de choses car c’est un organe de la vie de relation avec notre environnement. C’est direct et permanent. Il est le garant de notre respiration de repos. Il assure notre défense grâce à des fonctions immunitaires préparées. Il permet la perception des odeurs et la flaveur des aliments. Il s’interpose dans les relations humaines lorsqu’il est disgracieux en accrochant le regard : c’est son rôle social. La perte de ses fonctions altère la qualité de vie voire la met en danger. Quand le nez fonctionne normalement, on ne s’en rend pas compte, c’est comme quand le cœur bat. Pourtant, c’est un organe qui doit avoir des mécanismes d’adaptation très importants aux variations extérieures et assurer ses fonctions en toutes circonstances.

Peut-on soigner l’anosmie ?

Tout dépend des raisons qui conduisent à l’anosmie. Certaines pertes sont réversibles, partiellement ou totalement, d’autres non. C’est important de bien identifier la cause et d’en connaitre parfaitement l’histoire naturelle afin d’aiguiller les patients au mieux dans leur traitement et leur vécu.

Interview dans le cadre de l’exposition : Anosmie, vivre sans odorat au CHU de Bordeaux du 10 avril au 18 juillet 2014

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